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de Hautes Études

Pour Marie Robert, la philosophie et l’enseignement sont des vocations. Elle porte son regard curieux et sémillant sur tout ce qui l’entoure avec la perpétuelle volonté d’appliquer sa discipline à la vie quotidienne. Pour The Insider, elle partage sa vision du luxe : éclairée et optimiste.

 

The Insider (TI) : Pourriez-vous revenir sur votre parcours et sur la naissance de votre vocation pour la philosophie ?

Marie Robert (MR) : J’ai l’impression d’avoir fait de la philosophie bien avant la terminale. J’étais une enfant qui se questionnait énormément, angoissée mais très curieuse. Arrivée en terminale littéraire, ça peut paraître un peu cliché mais, je me suis dit dès les premiers jours : « c’est formidable, il y a un espace pour toutes les questions que je me pose ». J’ai su très tôt que j’avais envie, non seulement d’en faire mes études mais, plus qu’un choix d’orientation, de continuer à aller encore plus loin dans le questionnement. Et tout naturellement en faisant de la philosophie, l’idée est venue de l’enseigner. La philosophie est passionnante en termes d’études et d’un point de vue universitaire mais, dès le début, j’ai eu envie de l’appliquer à ce que nous vivons.

TI : Quelle est votre vision et votre définition du luxe ?

MR : Je crois que le luxe est vraiment l’idée d’exception. Selon qui nous sommes, le luxe ne va pas répondre aux mêmes expériences parce que c’est une exception qui diffère du quotidien. En fait, le luxe s’interroge eu égard à notre vie. C’est ce qui à mon sens est très beau, ce n’est pas uniquement une question de matériel. D’ailleurs, c’est assez marquant dans le domaine de l’hôtellerie, le luxe ne passe pas uniquement par des détails très soignés mais par l’attitude des personnes autour de nous qui nous font vivre tout d’un coup une expérience à laquelle nous ne sommes pas habitués.

TI : Comment définiriez-vous la place du luxe dans la philosophie ? A quel philosophe relier cette notion ?

MR : Le luxe est une thématique contemporaine qui n’a pas été énormément traitée dans la philosophie. Mais je dirais qu’il y a quand même un biais, on parle du luxe à travers la quête du plaisir. On la retrouve dans la philosophie grecque, notamment dans un texte de Platon qui s’appelle le Philèbe. Socrate discute avec quelqu’un qui est prêt à sacrifier beaucoup de choses (la mémoire, la connaissance, la réflexion, la conscience) pour vivre un moment de plaisir. Dans la philosophie, on trouve la place du luxe sous cette idée-là : « vivre c’est aussi parfois tout sacrifier pour des plaisirs ».

Toujours sous cette idée d’expérience, on peut ramener le luxe à la phénoménologie et à l’auteur Maurice Merleau-Ponty. Il explique que nous sommes le monde à travers ce que nous ressentons, notre corps en est le véhicule : nous traversons la vie avec pleins d’expériences, de phénomènes, de ressentis… Et je crois justement que dans le luxe il y a l’idée d’un ressenti. Parfois, c’est difficile à expliquer, on arrive dans un lieu et on trouve ça luxueux. Au fond, le luxe est non seulement une expérience qui diffère de notre quotidien mais, comme l’évoque Merleau-Ponty, c’est aussi l’expérience qui nous fait vivre les plus beaux ressentis .

Je crois que c’est ce que l’on apprend dans les prestigieuses écoles d’hôtellerie : mettre une exigence prodigieuse, un sens du détail, du précieux et une considération de chaque instant au profit de tous les ressentis possibles du client. Le véritable luxe est différent du bling ou de l’ostentatoire, ce sont des détails, des odeurs, quelque chose de très sensoriel. Ce qui est luxueux c’est d’être dans ce soin permanent des sens.

«D’ailleurs, c’est assez marquant dans le domaine de l’hôtellerie, le luxe ne passe pas uniquement par des détails très soignés mais par l’attitude des personnes autour de nous qui nous font vivre tout d’un coup une expérience à laquelle nous ne sommes pas habitués.»

Marie Robert

TI : En tant que directrice d’écoles et professeure, quels sont, selon vous, les rôles et les enjeux de l’éducation aujourd’hui ?

MR : L’éducation est le nerf de la guerre, le fondement de tout. Elle permet aux élèves de s’apercevoir qu’ils sont acteurs du monde dans lequel ils vivent. C’est à nous professeurs de leur donner confiance, de les encourager, de leur permettre de se sentir audacieux et de ne pas craindre les risques. Alors, ils lanceront des projets qui vont sans doute apporter à la société.

Donc je crois en la confiance, la curiosité et la connaissance. Je crois que la transmission est passionnante pour dire comment continuer de vivre. Les savoirs anciens mobilisent les savoirs futurs. J’adore enseigner la philosophie grecque pour expliquer que nous sommes héritiers de cela et pour se demander quelle pierre nous allons apporter à l’édifice. « Aujourd’hui plus que jamais, il est important de rappeler que nous sommes la société et que les vecteurs du changement sont dans les écoles. Qu’on ait 3 ans ou 23 ans, qu’est-ce que l’on va faire naître collectivement ? »

TI : Quels sont vos constats sur les rapports qu’entretiennent les jeunes au luxe ?

MR : En tant qu’observatrice de mes élèves, adolescents et jeunes adultes, je dirais qu’ils ont un double rapport au luxe : d’une part c’est un fantasme autour du bling. Ils sont happés par des images, le luxe devient plus que jamais ostentatoire parce qu’il ne peut être que vu et pas vécu. De l’autre, à l’inverse, je suis bluffée de constater que, pour beaucoup, le luxe devient un engagement politique et identitaire. Le luxe c’est la liberté, c’est être qui l’on veut, vivre comme on l’entend et briser ses codes très hiérarchiques et inhérents aux classes sociales.

Aujourd’hui, on voit qu’il y a beaucoup plus d’audace, moins normée. Le luxe devient plus identitaire notamment grâce à cette jeune génération. Je suis impressionnée par leurs capacités de réflexion. Je dis souvent à ceux qui n’ont pas du tout le moral qu’il faut être avec des adolescents toute la journée parce que cela donne un élan de confiance et d’espoir inouï.

TI : De quoi cela est-il annonciateur ?

MR : Il se passe vraiment quelque chose, c’est comme si cette génération avait digéré nos problématiques. Ils se sont rendu compte de la gravité du monde dans lequel nous vivons et ils ont réalisé qu’il n’y avait pas d’autres choix que de réagir. Ils vont sans doute réinventer le luxe en préservant notre planète. On le voit notamment dans le domaine de l’hôtellerie : les projets et les hôtels émergents sont souvent hybrides, plus ouverts sur la nature et beaucoup moins polluants.

Je crois vraiment que le luxe de demain sera d’apprendre à être enfin en cohérence et en harmonie avec le monde qui nous entoure. Le luxe pris comme le soin, l’expérience et l’exigence, c’est peut-être une magnifique école pour prendre conscience de tout cela.

  • Si vous souhaitez écouter la voix de Marie Robert découvrez son podcast, Philosophy is Sexy, (Apple) ou (Acast)

 

Crédits:
Portrait de Marie Robert – Pascal Ito ©Flammarion
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